« On ne nous aime pas, mais on a besoin de notre argent ». Les propos laconiques de Kristin Halvorsen, ministre des finances norvégien et gérant d’un fonds souverain résument l’ambivalence des relations entre ces fonds et les pays occidentaux.
Pourquoi les états occidentaux sont-ils réticents à accueillir les fonds souverains ? Pourquoi dans un contexte traditionnellement hostile, le rapport Demarolle a t-il plaidé en 2008 pour la confiance et la réciprocité dans ce domaine ?
Une puissance financière incontestable
Les fonds souverains sont des fonds d’investissements détenus par l’Etat. Ils tirent leurs ressources des excédents budgétaires provenant de la manne pétrolière, commerciale et/ou financière.
Le phénomène n’est pas nouveau :la création du premier fonds souverain remonte à 1953 lorsque Koweït Investment Board investit les surplus issus des revenus pétroliers du Koweït : les pétrodollars. Dans les années 1970, la Norvège profite également de ces revenus pour fonder le Global Government Pension Fund.
L’histoire des fonds souverains s’écrit sur trois générations :
- La première a principalement investi les surplus liés à la manne pétrolière ;
- La deuxième concerne les investissements des pays de taille démographique importante : la Chine et la Russie aux revendications politiques plus affirmées ;
- La troisième génération, comme la première, réinvestit les fruits de la flambée du prix des matières premières pour préparer l’avenir.
Les chiffres donnent le vertige : les fonds souverains concernent 3 000 milliards de dollars, soit 4% de la capitalisation boursière mondiale. Selon une estimation du FMI (Fonds monétaire international), cette somme passera à plus de 10 000 milliards de dollars d’ici 2013.
Un dossier de mars 2008 d’Enjeux Les Echos consacré aux fonds souverains estimait que les fonds souverains avaient injecté plus de 50 milliards de dollars dans les institutions financières en difficulté entre fin novembre 2007 et mi-janvier 2008. Ainsi, de parias devenaient-ils sauveurs d’économies !
Dans le même dossier, le journaliste précisait qu’avec leur capacité financière, ils pourraient racheter toutes les entreprises du CAC 40. Quant à lui, le fonds souverain d’Abu Dhabi pourrait s’offrir quelques joyaux français : Total, Axa, BNP Paribas, le Crédit Agricole, Bouygues, L’Oréal, Michelin, Danone et LVMH.
La question des fonds souverains est désormais au premier plan de la sphère financière internationale rivalisant avec les plus gros fonds d’investissements, comme l’illustre ce graphique sur “les principaux gestionnaires de fonds du monde”.
Des inquiétudes liées à des stratégies différenciées et pas toujours transparentes…
Selon les Etats, trois stratégies d’investissement sont mise en œuvre :
- les fonds sont réinvestis uniquement dans leur pays comme en Malaisie ;
- ils s’apparentent à une « gestion de portefeuille » recherchant le meilleur rendement possible ;
- ils se rapprochent d’un « fonds d’investissement » et alors ils s’intéressent à des industries spécifiques pour nouer d’éventuels partenariats stratégiques.
Les conséquences directes de ces stratégies sont souvent la pression économique, parfois la pression politique sur les Etats.
Cela fut le cas en 2006 : Dubai Ports World a dû renoncer à prendre le contrôle de six ports américains face aux vives réactions du Congrès.
La majorité des fonds souverains se trouvent au Moyen Orient, certains se sont développés en Asie, à Singapour et en Malaisie. Les BRIC (Brésil/Russie/Inde/Chine) risquent aussi de se doter de plusieurs fonds, ce qui leur conférerait un pouvoir économique et politique considérable.
Les pays occidentaux craignent que les Etats utilisent leurs investissements à des fins politiques. La Chine par exemple est habituée à brandir « l’arme nucléaire financière » comme revendication face aux Etats-Unis. Il est envisageable que le fonds chinois, China Investment Corporation, soit utilisé à ces fins.
Ainsi, face aux incertitudes et au manque de transparence, le G7 demandait, à l’occasion des assemblées annuelles du FMI et de la Banque mondiale de 2007, aux institutions financières internationales de définir des bonnes pratiques pour les fonds souverains.
… mais une alternative incontournable pour trouver des liquidités
En janvier 2008, Nicolas Sarkozy avait un discours ferme au sujet des fonds souverains : « Face à la montée en puissance de fonds spéculatifs extrêmement agressifs et des fonds souverains, qui n’obéissent à aucune logique économique, il n’est pas question que la France reste sans agir ».
Une semaine plus tard lors d’un déplacement en Arabie Saoudite, les réalités économiques le rappellent à la raison : « La France sera toujours ouverte aux fonds souverains dont les intentions sont sans ambigüités, dont la gouvernance est transparente et dont les pays d’origine pratique la même ouverture à l’égard des capitaux étrangers ».
En effet, les fonds souverains présentent des atouts non négligeables pour les économies occidentales :
- un apport de liquidité sur les marchés financiers alors que les entreprises vont être amenées à se financer en capital plus qu’en endettement ;
- des investissements et une vision à long terme offrant une stabilité aux entreprises lors des tumultes boursiers ;
- des investissements dans l’économie productive plutôt que dans de la dette publique. Ils délaissent les obligations d’Etat pour des actions.
Les fonds souverains ne s’impliquent pas encore dans la gouvernance des établissements dans lesquels ils ont pris des participations, ils multiplient d’ailleurs les messages à cet égard. Le responsable du fonds d’Abu Dhabi, Yousef al Otaiba a même écrit une lettre au secrétaire du trésor américain, pour le rassurer sur les intentions du gouvernement d’Abu Dhabi : il ne se servirait jamais de ses investissements comme « arme de politique étrangère ».
Faut-il voir dans les réticences occidentales, une inquiétude et une impuissance face aux nouvelles puissances économiques ? Les pays occidentaux ont-ils encore le choix de refuser ces investissements et de dicter des règles de gouvernance ?
En début de crise sur les fonds souverains, à la question « faut-il accepter que les communistes ou les terroristes deviennent propriétaires des banques ? », Jim Cramer, analyste vedette de la chaine financière câblée CNBC répondait : « N’importe qui ferait l’affaire, car nous sommes désespérés ».
Pour en savoir plus
Rapport sur les fonds souverains, Alain Demarolle, Henri Johanet, La Documentation française, 2008
Synthèse du Rapport sur les fonds souverains, dossier de presse du Ministère de l’économie de l’industrie et de l’emploi.
Alexandre
